Le Choeur des femmes

Je suis heureuse d’avoir contribué à la nouvelle création de Michèle Millner présenté par le Théâtre Spirale à la Parfumerie à Genève : « Le Choeur des femmes ».

La pièce aborde la relation mère-fille à travers le jeu théâtral et le chant. Sur scène, 18 femmes interprètent les textes récoltés dans un atelier d’écriture itinérant auquel j’ai participé en juin dernier… malgré la difficulté du sujet. Je ne peux pas vous parler davantage de la pièce car je ne l’ai pas encore vue… à suivre.

Pour ma part, je suis fille et aussi mère… J’ai choisi d’écrire à ma mère, aujourd’hui décédée, de parler d’une relation délicate dans tous les sens du terme. J’ai produit plusieurs textes qui lui sont adressés. Je vous offre quelques extraits, dont un a été choisi pour être intégré à la pièce par Michèle Millner. 


Maman,
C’est le printemps, j’ai rangé ma maison, j’ai rangé les placards. Et j’ai déplacé ta robe de mariée dont je ne sais que faire. Comme à chaque fois, j’ai laissé pour plus tard le carton sur lequel j’ai écrit «souvenirs Maman».
Cet hiver, des souris se sont installées dans la malle où je garde ton gilet bleu, celui que tu avais tricoté, celui qui avait gardé ton odeur un temps, celui qui me rappelle ce jour où tu m’avais prise dans tes bras.
Je ne rentre plus dans ta robe de mariée, j’ai quarante ans passés. Elle est belle. Je te revois en noir et blanc sur les photos de l’époque. Tu as une vingtaine d’années et je te regarde du haut de ma quarantaine.
Le gilet bleu, je l’ai jeté. Sans regret. Mais cette robe, qu’est-ce que j’en fais ? Je ne sais pas encore.

Maman,
Soleil de ma vie de petite fille devenu simple satellite alors que j’avais seulement six ans. Parfois je me demande comment tu as pu me laisser, sans toi, comment tu as pu te laisser, sans moi. Quand tu es morte, vingt ans plus tard, j’ai enfin ressenti la douleur de ton absence et j’ai pleuré. Cette coupure, je me suis dit que c’est ça qui t’avait tuée. Un cancer du sein maternel je me suis dit, un cancer des entrailles où j’avais poussé, un cancer nourri par l’absence de tes enfants.

Maman,
J’ai 4 ans, 5 ans peut-être. Il fait nuit et je marche dans la maison endormie. Je suis sortie de mon lit, de ma chambre et j’ai conscience, peut-être pour la première fois, que je transgresse les règles, et je ressens, peut-être pour la première fois, l’indépendance et la liberté de marcher seule dans le noir et dans le silence. Je suis calme, j’explore. Quand j’entends quelqu’un approcher, je me cache, je m’accroupis derrière le petit meuble de la cuisine. Tu entres, j’aperçois le tissu léger de ta chemise de nuit, tes chevilles, tu éclaires la pièce. Le tissu danse, le placard, le robinet et le bruit du verre sur la table… je me tais. Tu éteins la lumière et tu repars dans le noir, sans me voir ce qui me paraît incroyable. Je sais maintenant quelque chose que tu ne sais pas.